le samedi 18 mai à 20h30

le dimanche 19 mai et le lundi 20 mai à 19h

 

Temple allemand

Centre de culture ABC

2300 La Chaux-de-Fonds

 

réservations 032 967 90 43

 

 

 

Cette création verra le jour grâce aux soutiens suivants:

 

Centre de culture ABC, la Chaux-de-Fonds, qui co-produit le spectacle / Pro Helvetia / Fondation Michalski / Casino NE / Canton de NE /

Ville de la Chaux-de-Fonds

...

 

Un remerciement particulier à eux.

 

 

 

 

 Il s'agit de donner à voir un rectangle au sol de pigments jaunes, la force incroyable de la matière, sa beauté, sa poésie. Confronter cette matière, cette force, à un homme, d'âges multiples, à la recherche de beauté et de compréhension.

Une rencontre entre l'homme et la matière, entre l'homme et la poésie.

 

 

Orélie Fuchs Chen, scénographie, texte, mise en scène

 

 

Travail sur le temps, le rapport au réel, l’imaginaire et la poésie.

 

Travail sur les liens de confiance qu'il est possible de créer.

 

Donner à voir l’infinie poésie des éléments, des objets simples qui nous entourent.

 

 

 

"Et poésie, c'est ce que devient la parole quand on a su ne pas oublier qu'il existe un point, dans beaucoup de mots, où ceux-ci ont contact,

tout de même, avec ce qu'ils ne peuvent pas dire." 

 

Les planches courbesRemarques sur le dessin, Yves Bonnefoy

 

 


 

A propos du langage et de la poésie

 

« L’effarante réalité des choses

est ma découverte de tous les jours.

Chaque chose est ce qu’elle est, et il est difficile d’expliquer combien cela me réjouit

Et combien cela me suffit.

 

Il suffit d’exister pour être complet. »

 

Le gardeur de troupeaux, Fernando Pessoa

 

« Il est difficile, en effet, d’imaginer que les romanciers puissent se permettre quoi que ce soit de comparable à l’évasion qu’ont tentée les peintres, quand ceux-ci ont fait sauter d’un seul coup tout le vieux système de conventions – qui servait moins à révéler, comme autrefois, qu’à masquer ce qui était à leurs yeux le véritable objet pictural – supprimant les apparences familières où il avait l’habitude de trouver des satisfactions avec lesquelles la peinture n’avait pas grand-chose à voir. »

 

Ce que voient les oiseaux, Nathalie Sarraute

 

 

« La vérité ! répondit Marc Chagall avec un petit sourire. Tu ne l’atteindras pas de cette façon. Passe au-delà de l’imaginaire, là-bas tu trouveras quelque chose de vrai. »

 

                                                                                                                                                                                                                                      L’oratorio de Noël, Göran Tunström Tunström

 

A propos du jaune et des couleurs

 

« Je m’étonne que les biographes de Breton aient peu parlé de cette tête insolite, qui frappait par sa taille et par ses traits, dégageait une indéniable impression de noblesse et d’autorité mais terrifiait les petits enfants de la butte Montmartre. Peut-être est-elle a l’origine du goût de Breton pour les masques…

Toutefois, plus encore que cette tête fréquemment peinte ou photographiée, ce qui reste le plus fortement ancré dans ma mémoire visuelle, c’est la couleur de cet inamovible gilet jaune, un jaune mat et chaud, presque sucré, dont je pourrais encore aujourd’hui, sans difficulté aucune, retrouver la teinte sur un nuancier. »

 

Les couleurs de nos souvenirs, Michel Pastoureau à propos d’André Breton (ami de son père)

 

 

« On songe évidemment aux champs de blé et aux tournesols de Van Gogh(…) et aux tableaux des fauves, puis aux jaunes excessifs de l’art abstrait. Dans les années 1860-1880, il se produit un changement de palette chez les peintres, qui passent de la peinture en atelier à la peinture en extérieur, et un autre changement quand on passe de l’art figuratif au semi-figuratif, puis à la peinture abstraite : celle-ci utilise moins la polychromie, elle use moins des nuances. C’est aussi le moment où, comme nous l’avons vu précédemment, l’art se donne une caution scientifique et affirme qu’il y a trois couleurs primaires : le bleu, le rouge et notre jaune qui, contrairement au vert, se voit donc brusquement valorisé. Il est possible que le développement de l’électricité ait également contribué à cette première réhabilitation. »

 

 Le petit livre des couleurs, Michel Pastoureau & Dominique Simmonet 

 

 

« Pour un indien, le plus bel hommage que l’on peut rendre à la vie c’est de prendre un bain de couleurs. »

 

Le langage des couleurs, DVD, Arte

 

 

 

« L’orchestration des couleurs de Kandinsky est cependant remarquable par son côté didactique : ainsi, à l’origine du chromatisme (le chaud et le froid) on pourrait, d’après lui, évoquer les aspects fondamentaux du jaune et du bleu, avec leur force respectivement centrifuge et centripète, pour rappeler des sentiments archétypiques comme le « corporel » (jaune) et le spirituel (bleu). » 

 

Histoire des couleurs  de Manlio Brusatin

 

 

« On ne peut pas s’empêcher de penser que la couleur a joué dans la construction de la pensée un rôle déterminant. »

 

   Le langage des couleurs, DVD, Arte

 

A propos du temps

 

« Le temps est un fleuve qui m’entraîne, mais je suis le fleuve. »

Jorge Luis Borges

 

« Vis, dis-tu, dans le présent ;

ne vis que dans le présent.

 

Mais moi je ne veux pas le présent, je veux la réalité ;

Je veux les choses qui existent, non le temps qui les

mesure. »

Le gardeur de troupeaux, Fernando Pessoa

PIGMENTS JAUNES

 Un candide évadé

 

 

L’enfant dit : « Quand je m’imagine un lieu avant de le voir, j’ai une image claire dans ma tête. Et ensuite, quand je le découvre vraiment, l’image que je m’étais faite auparavant reste, même plus tard, elle restera la première, et la plus forte. »

 

On va aller profondément dans la forêt ?

 

ACTION avec le jaune.

 

Ce matin un poème

Ou

Du matin ce poème

 

Quelle intimité entre le rouge et la tomate ?

 

J’aspire un arc en ciel.

 

Le murmure du ruisseau saisissant le reflet du jour.

L’expérience d’un bref aveuglement.

 

Image sauvage de soleil et de neige.

 

Immensité.

Je suis dans le paysage.

J’ai besoin de beauté, de tendresse et de lumière.

 

Que deviennent mes mots, tout nus? Une image ?

 

D’où vient tout cet espace ?

 

L’enfant dit: personne n’échappe à l’infini. Il dit aussi : rien dans le corps du lézard se chauffant au soleil ne me laissera intact.

 

Je prends le dictionnaire.

 

L’enfant est là, couché sur le canapé

Il est petit quoique plus grand que sa cousine

Il s’ennuie, il joue avec ses mains.

 

Est-ce que je joue encore avec mes mains moi aussi ?

Et toi, Tan ?

 

Il est là, couché sur le canapé

Il tire des peaux autour de ses ongles

S’ennuie-t-il ?

Il est petit, plus petit que moi

Mais plus grand que le chat.

 

Il est là, pas bien loin

Il ne dit rien

Il regarde ses mains

Lorsque je le regarde il me demande

Si je me moque de lui

Est-ce parce que je suis plus grand que lui ?

 

Il est là, allongé sur un canapé

Il fait bouger un pied, celui de la jambe croisée sur l’autre

Il rêve

Il est plus grand que le chat

Il sait parler

Il sait aimer

Il bondit soudain et part dans la cuisine.

Il ne restera pas longtemps petit.

 

Mots comme des bonbons acidulés que l’on garde longtemps en bouche

Mots vecteurs qui auraient troué la réalité sans la blesser.

 

L’image d’un collage surréaliste me poursuit.

 

Un an et demi

Une main tient un petit pain

Une petite main

Elle est guidée par un bras potelé

Qui le porte à la bouche

Morsure dans le pain

Miettes qui tombent c’est égal

L’enfant se lève et se met à courir

Il oublie tout, il est tout entier enfant.

Dans sa course le reste du pain est tombé

Morsure initiale.

 

Qu’est ce qui m’arrive ?

 

Pourquoi traduire le monde fragmenté et chercher un tout cohérent ? Où as-tu trouvé cette force, petit, pour traverser le monde ?

 

Est-ce que mourir est le contraire de vivre ?

Peut-être qu’écrire, c’est vivre et mourir en même temps.

Les contours de l’instant ressemblent au sfumato de Leonard, parfaits et infinis.

 

Je prends la pente

Je prends les cris des oiseaux

Les sommets gris, blancs et dorés

Je prends aussi les ombres

Toutes les couleurs, indistinctement

Ici rien ne remue si ce n’est les rameaux les plus légers du sapin juste à mes côtés.

 

Le dehors s’invite à l’intérieur du corps

Je suis le passager

Quand vais-je perdre le ticket ?

 

Blanc : j’avance. Je le remarque à la course du soleil. Sinon, ça ne se voit pas ici, tout est tellement vif…

 

 

Elle devait avoir besoin de mes pas, la neige, pour me parler ainsi. Je crois que j’ai une nouvelle amie.

 

Une pierre reçoit l’ombre de mon corps.

 

Je marche

En réalité j’avance

Je vois mes pieds, dans la neige, avancer

L’avance prend toute la place

Elle est accompagnée

Je l’accompagne

Elle a besoin de compagnie, mon avance

Je suis elle

Nous nous berçons

J’entends qu’elle chante

Elle avait besoin de moi

J’avance sur le chemin des pierres.

J’ai l’intention de voir où il mène.

Je marche, j’avance.

Il reste.

Les ombres en témoignent. Les couleurs aussi, dans leur silence rayonnant.

 

Entre les oiseaux et moi, la complicité du mouvement.

L’oiseau égaré dans l’escalier se heurte à l’image foisonnante du Douanier Rousseau.

Je suis dehors

Je me tiens debout

Le vent est là

Le bruit du monde autour de moi

Je glisse, j’essaye de me raccrocher aux herbes vertes, aux fleurs sauvages, j’appelle les insectes, j’attrape l’oiseau de mon regard apeuré.

 

L’homme soudain perd sa place, il est projeté hors du monde.

On dirait un bonbon que l’enfant mâchouille quand il s’ennuie.

 

Entre nous qu’y a t-il ?

Entre nous que se passe-t-il ?

 

Disparition des nuages : est-ce à dire qu’il fait beau ?

 

Pas, pas, petite pluie, fine, file, la pluie, petite pluie fine, petite fille enrhumée.

 

Il suffit de poser un mot

Et

Je suis lui.

Mais si je me tais, si je retiens les mots, les conserve dans mon corps. Je suis moi.

Et si je disparais, seuls mes mots t’interrogeront encore malgré moi ?

 

Un loup marche dans la ville

Il longe les énormes blocs de pierre

Je le suis, il me laisse faire

 

Il me rappelle quelqu’un ou quelque chose.

Je l’associe à son pelage : blanc, beige, plusieurs gris nuancés (oui, nuancés, toujours).

Une image où son regard intense accueille mon histoire et la sienne. Pareil pour mes amis, pareil avec tous les peintres que j’aime.

 

Que reste-il de l’homme sans le corps ?

Que reste-il de marron sans le marron ?

 

Une vache qui, me regardant, me transforme.

Un homme qui, le traversant, modifie le paysage. 

 

Souvenir du bleu, du rouge.

Je me souviens des couleurs.

Verts, jaunes, bleus, oranges, rouges et rose.

Le paon ayant chapardé le petit dessert feuilleté de l’enfant se fait poursuivre ardemment.

Une clémentine répond à un citron.

Très beau l’un et l’autre.

 

Et moi en noir et blanc. Un zèbre sur la banquise.

 

Il se découpait, seul, dans la nuit, au sommet de la colline.

Un cerf broutant l’herbe.

Ce doit être à cela que j’aspire : un brame, un désir, un son puissant et brut. Est-ce à voir avec les mots ?

 

Viens l’enfant, viens vers moi, je t’ai reconnu, enfin. Quelle belle farce. Face à face.

 

L’herbe fraîchement coupée.

Envahissement du soleil sur le sol mûr.

Cris poussés comme des preuves.

Chaleur de l’astre dans leurs cheveux.

Enfants revenant des champs.

Dans l’herbe fauchée, une grosse grenouille saute.

Elle sait l’eau qui coule, en contrebas.

 

L’enfant le plus jeune est le premier à la voir.

Il la prend dans ses mains menues et vient vers moi.

Elle est splendide. Charnue et multicolore dans des tons de jaunes et de verts merveilleux.

 

Je prends un mot

Je le mets dans ma bouche.

Je le ressors entre mon pouce et l’index

Il est baveux.

Je ne le veux plus

Je te le donne.

Un mot si beau.

Tu le prononces : l’amour.

Tu me dis : il n’est pas baveux.

 

La poésie est un œil de verre, redoutable.

 

La couleur est sortie du pot.

 

Manifestation du soleil dans le marais.

 

 

Dans le bavardage quotidien, je me glisse par habitude et lorsque malgré moi je suis projeté violemment au-dehors j’assiste à une tempête cruelle qui ne m’épargne pas.

 

J’aime quand tu parles en silence, avec tes bras et tes jambes, tu écris un poème que je n’arrive pas à formuler, quelque chose d’immédiat, de charnel et de puissamment juste.

 

Laisser l’instant, se dilater et s’épanouir enfin en une image qui ferait penser au vol d’Icare de Brueghel ou aux paysages tardifs de Turner.

 

L’instant et moi : une rencontre est-elle encore possible ?

 

Une couleur dans la peau.

 

Un moucheron passe indécis,

Il modifie l’instant, trace une ligne

Que je suis du regard.

 

Dehors l’espace se déplie

Dedans quelque chose se déplie aussi.

 

Les couleurs d’éparpillent.

 

Un énorme bourdon : il est donc venu. Une sorte de prémonition. Le bourdon philosophe. L’insecte au bord de moi. Vol ciselant l’espace. Bruit de l’air, les ailes séparant l’espace autour d’elles. L’espace du bourdon, maintenant, espace devenu sauvage au passage de l’insecte.

 

Ce bourdon me réconforte.

 

L’espace d’un instant ce bourdon sollicite ma présence, mon regard.

 

Toute la vie ne pourrait-elle tenir en cela : un lien, ténu, entre nous ?

 

« Jeunes gens ! » disait-il avec puissance dans son spectacle. C’était une interpellation à la force de la jeunesse, à ses rêves et son innocence. Ces deux mots lancés au public m’avaient profondément ému et quelque chose en moi s’était décroché, s’était ouvert en morceaux d’empathie pour la tâche ardue de la jeunesse encore inexpérimentée.

 

Entrer dans le rouge et pourquoi pas aimer avec eux, ou saigner, qui sait ?

Irradier les tomates.

 

Retrouver le visage décomplexé de la jeunesse.

 

Blanc. Immensité blanche venant lécher les pierres et le ciel.

Le petit oiseau noir au bec jaune survole le tout avec une étourderie d’adolescent.

 

« Maman, si je meure avant d’être vieux, j’aimerais aller vers le papillon bleu. »

 

J’avais 15 ans. Quelle beauté ! Il faudrait pleurer devant la jeunesse généreuse, devant ses rêves et ses combats. Devenir alliés, bien sûr.

 

Décrire les mots comme le botaniste passionné détaillerait les fleurs sauvages en terrain hostile.

 

Un poète pour une abeille ?

 

Besoin de couleurs.

J’y suis.

Je suis bien.

Je vous salue.

Je regarde cela.

Je regarde.

 

Qu’a-t-on fait, ensemble ? Un mot ? Une peinture ? Un poème surréaliste, encore ? Une utopie ? Un acte de résistance tu crois? Un voyage ? Une bêtise, vraiment ?

 

J’appelle.

J’appelle un mot.

J’appelle mon ami le bourdon.

J’appelle.

Je me rappelle.

J’appelle le voyage.

Vient sapin!

 

J’appelle le souvenir des mots d’amour de la clémentine pour le citron.

Sauterelle verte.

Grosse grenouille.

Vient.

Confondu.

J’appelle encore.

Mon ami.

 

Je me rappelle l’amour que je vous porte.

Le chat,

Vient le chat !

Sa cousine.

Je vous apporte des mûres.

Je vous ai apporté des images.

 

J’appelle le lézard vert.

 

J’appelle.

Les mots.

Le vent.

La porte ouverte,

J’appelle le vent…

 

Les couleurs,

Toutes les couleurs.

Un peu de temps pour s’arrêter. C’est étrange. Pas vraiment une histoire.

Juste une couleur qui a trouvé la matière pour être belle.

Voilà.

Mon ami.

 

 

©Orélie Fuchs Chen, 2018

 

 

 

Texte théorique

PIGMENTS JAUNES un candide évadé

 

Sur une proposition d’Ivan Liovik Ebel (revue et complétée par Orélie Fuchs Chen)

 

 

 

 

 

Blanc, blanc de zinc, coquille d’œuf, chamois, cannelle, marron, châtaigne, cuivre, fauve, terre de Sienne brûlée, rouge, rouge de cadmium foncé, incarnat, cinabre, vermillon, vermeille, rouge de plomb, ocre rouge, magenta, grenat, moreau, orangé, pourpre, rose, vieux rose, prune, bordeaux, aubergine, framboise, pivoine, cramoisi, écarlate, carmin, garance, zinzolin. Bleu, cyan, indigo, lapis-lazuli, bleu roi, bleu ciel, bleu marin, bleu Klein. Pétrole, vert, malachite, vert de vessie, vert amande, vert de cuivre, vert bouteille. Jaune, jaune de Vanadium clair, jaune d’or, jaune citron, orpiment, jaune de plomb, jaune souffre, laque de gaude, petit jaune, jaune de Naples, doré, ocre jaune. Noir, noir de bougie, noir de fumée, noir de manganèse, anthracite, gris, argenté, cendré.

 

 

 

Que signifient ces mots ? A quoi ressemble ce qu’ils désignent ? Quelles empreintes du réel révèlent-ils ? Comment décrire les couleurs? Qu’en est-il dans les autres langues?

 

 

 

Ce que Saint-Augustin dit du temps, nous pourrions le dire de la couleur : une chose parfaitement familière à chacun et que pourtant aucun ne peut expliquer aux autres. Mais la couleur, contrairement au temps, ne fuit pas ; elle est bien visible, elle se présente devant nous. Qu’est-ce qui peut bien la rendre si sauvage ?

 

 

 

 

 

De très nombreux chercheurs, philosophes, artistes, physiciens ou chimistes ont tenté au cours des siècles d’objectiver le phénomène de la couleur et d’établir une véritable science à travers différents essais de catégorisations et de détermination des couleurs dites primaires, de base, fondamentales ou même couleurs véritables. Aristote déjà s’interroge sur les couleurs et propose une ébauche de classification. Ils les considèrent comme prises dans un spectre s’étalant de la luminosité à l’obscurité. Ainsi, pour lui, chaque couleur représente une étape intermédiaire sur une échelle dont le blanc constitue l’une des extrémités, suivi dans l’ordre du jaune, du rouge, du pourpre, du vert et enfin du bleu, couleur la plus proche du noir situé à l’autre extrême. Il envisage donc sept couleurs de base.

 

 

 

Les grecs et les romains pensent la couleur mais jamais dans l’abstraction comme aujourd’hui : il ne leur serait par exemple pas venu à l’esprit de dire : « J’aime le bleu ou je n’aime pas le rose ». I

 

 

 

En 1436, Leon Battista Alberti déclare dans son De Pictura : « les véritables couleurs sont au nombre de quatre ». Il y établit une analogie entre les couleurs « véritables » et les éléments, ce qui lui permet de faire émerger le rouge, couleur du feu, le bleu couleur de l’air, le vert couleur de l’eau et enfin le beige et le cendré, couleur de la terre. [1]

 

 

 

Entre la fin du 15ème et le début du 16ème siècle, Leonard de Vinci travaille à son grand traité de la peinture qu’il laissera inachevé. Il y compte tantôt huit couleurs primaires, soit bleu, jaune, vert, fauve, tanné, moreau et rouge, tantôt six, soit blanc, jaune, vert, bleu, rouge et noir.[2]

 

 

 

Dans la 2e partie du 17ème siècle, Newton élabore sa théorie des couleurs, objectivant et rationalisant des phénomènes optiques tels que l’arc-en-ciel ou les reflets colorés dans le cristal. Il y établit une première classification des couleurs du spectre solaire : rouge, orange, jaune, vert, bleu, indigo, violet. Il démontre également comment ces couleurs superposées produisent du blanc.

 

 

 

« Jusqu’à la fin de la Renaissance, c’est toujours le jaune qui manque le plus aux peintres. Au 17e siècles, les Italiens mettent au point la fabrication d’un jaune d’antimoniate de plomb, dit jaune de Naples. (…) En 1758, un chimiste français en rapporte un échantillon, l’analyse et communique ses résultats à l’Académie des sciences.  (…) Vers 1770, Scheele obtient un oxychlorure de plomb jaune clair vif qu’il propose comme pigment. La fabrication de ce composé est brevetée en Angleterre en 1780 par un industriel. »3

 

 

 

Dès cette période, les nuanciers apparaissent. On commence à penser les couleurs chaudes et les couleurs froides. Voltaire a chez lui un petit laboratoire de couleurs. Au 18e siècle, les couleurs deviennent plus vives et plus variées qu’au 17. Le langage des couleurs s’affine : on essaie pour la 1ère fois de nommer les demi-tons. I

 

 

 

Le 18e siècle est aussi le début de la couleur favorite bleu en Europe.

 

 

 

L’opposition noir-blanc apparaît avec l’invention de l’imprimerie.

 

Avant cela, c’est l’opposition noir-rouge qui prévaut, les premiers jeux d’échecs en témoignent.I

 

 

 

La traduction des couleurs en héraldique a obligé les imprimeurs à trouver des trames en noir et blanc capables de rendre lisibles (mais non visibles) les couleurs des drapeaux représentés.I Un semis de petits points noir sur blanc représente par exemple le jaune (or), le bleu (azur) est traduit par des lignes horizontales noires sur fond blanc tandis que le rouge (gueules) des lignes verticales. Le système de hachures, semis et lignes se fixe dès 1630, après de nombreux tâtonnements, en suivant les propositions faites par Silvestro Pietra Santa, père jésuite, sur 5 émaux (azur, gueules, sable, sinople et pourpre) et deux métaux (argent et or).

 

 

 

Il faut savoir que Newton provoque également, avec sa découverte du spectre dans la lumière blanche, une certaine confusion quant à la distinction entre couleur-lumière et couleur-matière, et de nombreuses études, recherches et mémoires reprenant à sa suite ce sujet mélangent allègrement les couleurs issues de sources lumineuses et les couleurs éclairées de l’extérieur. C’est finalement le physicien Hermann von Helmholtz qui permettra de mettre fin à la confusion en opérant une distinction entre mélange additif et mélange soustractif.

 

 

 

Ce n’est qu’au 18e siècle que les peintres commencent à mélanger les bleus et les jaunes pour faire du vert ; cela ne s’est jamais fait auparavant.I

 

 

 

200 personnes travaillaient dans l’atelier de Rubens pour la préparation des couleurs.I

 

 

 

Les protestants classent les couleurs et désignent le jaune, le vert et le rouge comme couleurs immorales car trop visibles.I

 

 

 

C’est en 1930 qu’apparaissent les premières peintures synthétiques.

 

 

 

 

 

En 1960, Yves Klein dépose à l'Institut national de la propriété industrielle, sous l'enveloppe Soleau n° 63 471, la formule de son invention qu'il baptise IKB, "International Klein Blue".

 

Une couleur à laquelle on ajoute du blanc est dite « éclaircie », celle mélangée à du noir est dite « rabattue ».

 

 

 

Un camaïeu est la déclinaison d’une seule tonalité avec ses variantes claires et sombres.

 

 

 

Il me reste à vous dire que la classification actuelle des couleurs, qui semble faire consensus, est celle des trois primaires : cyan, magenta et jaune. A cela s’ajoutent le noir et le blanc. Mais il n’est pas interdit de penser que cette classification puisse un jour faire l’objet d’une remise en cause : que l’on finisse par découvrir qu’il n’y a pas trois couleurs primaires et trois complémentaires mais que finalement, à y regarder d’un peu plus près, la situation est plus complexe. On pourrait imaginer que le vert parvienne à se glisser au côté des trois primaires actuelles. Wittgenstein souligne que s’il est tout à fait possible de se représenter un jaune tirant sur le rouge ou un rouge tirant sur le jaune, il est absolument impossible de se représenter un jaune tirant sur le bleu et inversement. Il en déduit que le vert est, d’une certaine manière, moins intermédiaire et donc plus pur que l’orange. « Si l’on nomme le vert couleur intermédiaire entre le bleu et le jaune, alors il faut pouvoir également dire, par exemple, ce que l’on appelle un jaune légèrement bleu, ou un bleu quelque peu jaune. »4 dit-il.

 

 

 

Les différentes théories de la couleur, si elles nous permettent effectivement de mieux saisir le phénomène du point de vue physique et chimique ; si elles nous aident à comprendre la façon dont s’articulent les couleurs entre elles d’un point de vue physiologique, si elles peuvent nous aider à les créer, à les reproduire et à les analyser, elles ne répondent pas précisément à la question : qu’est-ce que la couleur ? Pas plus qu’elles nous disent d’où elle vient, ni où elle se situe exactement. La couleur est-elle devant ou dans mon oeil? Est-ce une propriété de type relationnelle, une sorte d’abstraction naviguant entre mon œil et l’objet ? Ou une relation entre l’objet coloré, le visible, et son environnement ?

 

 

 

Une couleur n’existe pas en soi, elle est toujours fonction de son contexte, sociologique d’une part, mais également physique. Comme le dit Merleau-Ponty en parlant d’un certain rouge « […] ce rouge n’est ce qu’il est qu’en le reliant de sa place à d’autres rouges autour de lui, avec lesquels il fait constellation, ou à d’autres couleurs qu’il domine ou qui le dominent, qu’il attire ou qui l’attirent, qu’il repousse ou qui le repoussent. »5 Une couleur n’est donc identifiable qu’à partir de son contexte, ce qui explique qu’une feuille de papier blanc sera toujours perçue comme blanche, en plein soleil comme dans la pénombre, bien que les valeurs de gris, ou de couleurs, qui la composent soit radicalement différentes dans les deux cas. Et cette connaissance, cette conscience de la blancheur de la feuille, n’est pas acquise par déduction, elle est innée, je vois vraiment du blanc là où il y a du gris.

 

 

 

Que vois-je lorsque je ferme les yeux ? Il me semble percevoir un espace à la fois plat et profond, statique et mouvant, sombre et très clair et dont les couleurs m’échappent au moment où je voudrais les saisir. Mais si je pense à une couleur précise, alors c’est toute une scène qui vient occuper l’écran imaginaire derrière mes paupières closes et stabiliser un espace issu du souvenir. Si l’on me demande de visualiser du jaune, me vient en tête le maillot de Young Boys, une fleur, un objet familier, mais j’éprouve les plus grandes difficultés à faire surgir un jaune séparé de tout contexte. Je peux, en faisant un effort de concentration, imaginer une surface colorée, un tissu, un mur mais il m’est difficile de me représenter une couleur indépendante de toute matière.

 

Serait-ce tout simplement impossible ?

 

 

 

Lorsque Jean-Michel Maulpoix affirme : « le bleu ne fait pas de bruit »7, il prête soudain à la couleur une faculté spécifique, objectivant sa présence sans recours à la matière.

 

 

 

Lorsque Robert Walzer écrit, dans Histoires d’Helbling : « le jaune va au vent et à la danse » il prolonge une sensation colorée en un mouvement contrôlé et incontrôlé, dépendant et indépendant de l’homme, ouvrant ainsi la porte sur un espace presque infini. Il est permis ici de citer Aristote, écrivant 19 siècles auparavant : « toute couleur est mouvement »I, donc insaisissable et vivante.

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

I Conférence sur les couleurs, Michel Pastoureau, Fondation de l’Hermitage, Lausanne, CH, 23.01.2018

 

1Manlio Brusatin, Histoire des couleurs, trad. Claude Lauriol, Flammarion, 2016, [1ère éd. 1986], p.83

 

2 Ibid., p.84

 

François Delamare et Bernard Guinau, Les matériaux de la couleur, découverte Galimmard, p.80

4Ludwig Wittgenstein, Remarques sur les couleurs, trad. G. Granel, Editions T.E.R., 2010, [1ère éd. 1983], p.22

5Maurice Merleau-Ponty, Le visible et l’invisible, Gallimard, 2010, [1ère éd. 1964], p. 172

 

6Ludwig Wittgenstein, Remarques sur les couleurs, trad. G. Granel, Editions T.E.R., 2010, [1ère éd. 1983], p.47-48

7Jean-Michel Maulpoix, Anthologie de la poésie française XVIIIe siècle, XIXe siècle, XXe siècle, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 2000, p. 1249